L’arrivée de Kindle Unlimited (KU), soit la possibilité, pour 10$ par mois environ, d’ « emprunter » autant d’ebooks que possible dans le catalogue Amazon, constitue une petite révolution. Kindle Unlimited est déjà lancé depuis plusieurs mois aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’Allemagne a suivi il y a quelques semaines et très prochainement, c’est en France que sera lancé Kindle Unlimited.
Le développement de Kindle Unlimited va dans le « sens de l’histoire ». KU est une nouvelle preuve de l’hégémonie d’Amazon car même si la firme américaine n’est pas la première à lancer ce type de service, il est fort probable qu’elle soit celle qui démocratisera l’abonnement numérique et en récoltera les bénéfices.
Mais est-ce vraiment une bonne nouvelle ? Une opportunité pour les auteurs autoédités et les lecteurs ?
Pour le lecteur
Si, en tant que lecteur, votre budget de lecture d’ebooks sur Amazon dépasse à l’heure actuelle les 10$, alors Kindle Unlimited est une très bonne chose. La grande inconnue est la qualité du catalogue proposé. Il en effet peu probable que l’on retrouve les derniers best-sellers et les romans d’auteurs prestigieux publiés par les grandes maisons d’édition. Le lecteur doit donc déterminer quels types d’ebooks il lit et examiner le catalogue proposé par Kindle Unlimited. KU peut également être attractif pour les personnes qui ont un « budget ebook » inférieur à 10$ et qui peuvent être tentées, en augmentant un peu leur budget, d’avoir accès à un catalogue fourni.
Pour l’auteur autoédité
Kindle Unlimited présente deux contraintes majeures pour l’auteur indé :
- La rémunération de l’auteur de l’ebook emprunté est similaire à celle qu’il aurait obtenue en vendant son livre dans le circuit traditionnel d’Amazon, à la condition que le lecteur ait lu 10% de l’ebook. Si le lecteur n’est pas convaincu par les premiers 10% de votre ouvrage, vous ne percevrez pas de royalties.
- Le livre doit être inscrit à KDP Select.
La première question est de savoir si vous avez déjà intérêt à ce que votre livre soit inscrit à KDP Select (pour vous aider à répondre à cette question, voir l’excellent article de Jacques-Line Vandroux). Si la réponse est non, alors KU n’est pas fait pour vous.
« En tant qu’auteur, je recommande la prudence et de tester Kindle Unlimited « pour voir » »
KU peut être une bonne opportunité si :
- vous avez de nombreux livres à la vente, en particulier des séries (si le lecteur a aimé le tome 1 d’une série, il téléchargera quasi certainement les tomes suivants dans un système d’abonnement illimité),
- vos livres sont des formats courts : pour toucher vos royalties, 10% du livre doit être lu, il est donc plus facile pour un lecteur de lire 5 pages d’un livre qui en comporte 50 que 30 pages d’un livre de 300 !
- vous n’êtes pas connu et cherchez un maximum de lecteurs.
On pourrait se poser une question un peu « casse-tête » : imaginons que votre livre se vende plutôt bien : sur Amazon, sur Kobo et sur d’autres plateformes. Il n’est donc pas inscrit à KDP Select. Auriez-vous intérêt à retirer votre livre de toutes les plateformes, l’inscrire à KDP Select et le mettre sur KU pour obtenir encore plus de succès ? Ce serait à mon sens un pari très risqué. Tout dépend ensuite de votre ambition.
En tant qu’auteur, je recommande la prudence et de tester KU « pour voir » : mettre un ou deux ebooks à la vente, observer les conséquences et adapter sa stratégie ensuite. Par exemple, le célèbre auteur autoédité Hugh Howey est assez critique sur Kindle Unlimited, alors qu’il a toujours affiché des positions pro-Amazon jusqu’à présent.
Le lecteur contre l’auteur et le livre contre la lecture ?
Pour 10$ par mois, lecteur/consommateur préfère-t-il lire 3 ou 4 livres de qualité moyenne (i.e. des livres du catalogue Kindle Unlimited) ou 2 bons livres (i.e. des livres récents, écrits par des auteurs prestigieux, mais pas disponibles par KU) ? Amazon semble pencher pour la première option et penser que les lecteurs préfèrent la quantité à la qualité (même si cette notion est relative). Il y a également une stratégie derrière ceci : attirer toujours plus de lecteurs, rendre KU incontournable pour les auteurs et les éditeurs, rendre marginaux les livres qui ne seront pas dans KU et à terme, faire de KU l’alpha et l’oméga de la lecture numérique, le fournisseur d’accès universel à la lecture numérique. Je ne suis pas sûr que cela se produise, mais on pourrait tendre vers une situation dans laquelle KU serait très puissant et devenir la référence incontournable en matière de lecture numérique, mettant la pression sur les concurrents d’Amazon et les réfractaires de KU.
« Amazon veut rendre la lecture numérique peu chère et accessible au plus grand nombre »
En forçant les auteurs indés à inscrire leurs ebooks à KDP Select et en conditionnant leurs royalties, Amazon exerce également une pression sur les auteurs autoédités, ce qui est complètement nouveau puisque jusqu’à maintenant, la firme de Jeff Bezos leur déroulait le tapis rouge. Alors certes, Kindle Unlimited peut être une chance pour les auteurs indés, mais Amazon cherche clairement à conserver l’exclusivité des ebooks écrits par les indés et empêcher ces derniers d’aller voir ailleurs (Kobo, iBooks etc.).
Surtout, KU favorise de manière globale la lecture : le géant américain propose à ses clients de lire de manière « illimitée ». En cela Amazon est dans la droite ligne de sa stratégie adoptée depuis plusieurs années et qui s’est encore manifestée lors du conflit avec Hachette : Amazon veut rendre la lecture numérique peu chère et accessible au plus grand nombre. C’est évidemment à mon sens un objectif noble et une clef pour le développement de la lecture afin de rendre cette dernière attractive.
« L’auteur indé [...] perd un peu de la liberté qui était auparavant la sienne et qu’Amazon lui offrait. »
Cependant, Kindle Unlimited ne risque-t-il pas de galvauder le livre (et donc l’auteur) ? Tous les livres présents dans KU ne se valent pas, or, en les rendant « gratuits », accessibles sans contrainte, on leur fait perdre toute valeur : en faisant partie de Kindle Unlimited, un bon livre perd sa valeur intrinsèque pour accroître la valeur du catalogue Amazon (de la même manière que je suis contre la gratuité pour les auteurs indés car la gratuité ne donne aucune valeur). De plus, KU ne favoriserait pas forcément la lecture de l’ensemble des livres du catalogue mais de seulement quelques « têtes d’affiche », qui attireraient les lecteurs. On verrait alors les « riches » (livres lus par beaucoup de lecteurs) devenir encore plus riches et les « pauvres » (livres lus par peu de monde) encore plus pauvres.
En mettant la pression sur les auteurs indés et en galvaudant le livre, Amazon affirme de manière dure et violente son ambition et je suis assez perplexe quant à ce tournant. L’auteur indé se retrouve dans une situation très délicate et perd un peu de la liberté qui était auparavant la sienne et qu’Amazon lui offrait.
Jacques-Line
20 novembre 2014 à 19 h 35 min
Bonjour Thibaut,
Je te cite : « Pour 10$ par mois, lecteur/consommateur préfère-t-il lire 3 ou 4 livres de qualité moyenne (i.e. des livres du catalogue Kindle Unlimited) ou 2 bons livres (i.e. des livres récents, écrits par des auteurs prestigieux, mais pas disponibles par KU) »
Tu considères donc que tes livres sont de qualité moyenne et ne valent pas les livres édités par des grandes maisons ? N’est-ce pas un peu réducteur ?
« La rémunération de l’auteur de l’ebook emprunté est similaire à celle qu’il aurait obtenue en vendant son livre dans le circuit traditionnel d’Amazon »
En réalité, la rémunération sera la même que celle d’un emprunt via KOLL, soit environ 1.5 euros
« En forçant les auteurs indés à inscrire leurs ebooks à KDP Select et en conditionnant leurs royalties, Amazon exerce également une pression sur les auteurs autoédités, ce qui est complètement nouveau »
Pas si nouveau que ça puisque le programme KDP Select ne date pas d’hier.
Par ailleurs, merci pour ce très bon article.
J-Line
thibaultdelavaud
22 novembre 2014 à 11 h 43 min
Par « livre de qualité moyenne », je me mets à la place d’un lecteur lambda qui verra d’un côté des livres écrits par Ken Follet, les derniers Goncourt et Renaudot etc. et les livres de KU qui seront de facto assimilés à des livres « moyens ». Cela ne veut pas dire que les livres de KU sont en soit moyens (certains étant même de meilleure qualité que des livres dits « prestigieux ») mais KU crée selon moi un système à deux vitesses en créant une séparation entre les « bons livres », les « meilleurs » (dans le sens le plus large du terme) et les autres. Pour le moment, Amazon fait donc un pari sur la quantité, l’enjeu va donc être de valoriser le catalogue KU aux yeux des lecteurs.
Guy Morant
21 novembre 2014 à 18 h 24 min
Bonjour,
Merci pour ce bel article qui nous informe sur la nouvelle offre ambiguë d’Amazon.
Il me semble de toute façon que les lecteurs décideront : soit ils acceptent cette sorte d’abonnement qui réduit leur liberté mais réduit leurs frais, soit ils préfèrent conserver leur liberté. Autrement dit, je suis d’accord avec vous : tant que l’engagement ne va pas au-delà de quelques mois (3 pour KDP select), un auteur autoédité peut faire l’essai. Mais j’espère quant à moi que la concurrence finira par se montrer à la hauteur et par se tailler une meilleure part de marché.
Guy Morant
http://www.guymorant.com/
thibaultdelavaud
22 novembre 2014 à 11 h 46 min
Oui vous avez raison, Amazon est très puissant et peut quasiment tout se permettre car il n’y a pas d’alternative crédible en face. L’expérience KU va être intéressante à suivre et je me demande si les Kobo et Apple vont imiter Amazon dans ce domaine…