Interview de Charlie Bregman : qui sont les auteurs indés ?

Charlie Bregman est un auteur autoédité qui a publié plusieurs ouvrages depuis 2012. Il anime également le site Auteurs Indépendants. Nous nous connaissons depuis quelque temps suite à des échanges sur les réseaux sociaux et j’ai eu l’occasion de le rencontrer en chair et en os lors du dernier Salon du Livre. S’il répond aujourd’hui à mes questions, c’est pour nous parler de la formidable étude qu’il a réalisée à propos des auteurs indépendants : L’auto-édition pourquoi comment pour qui ?

Comment t’est venue l’idée de réaliser cette étude ?

Les autoédités ont mauvaise réputation, et j’en connais beaucoup qui se donnent pourtant beaucoup de mal pour réaliser des ouvrages qui n’ont rien à envier à ceux que l’on trouve en librairie. Je voulais savoir si ces auteurs sérieux étaient une minorité, et faire un constat plus général de l’autoédition actuelle chez les auteurs francophones. Le but n’était pas tant de récolter des chiffres car nous savons tous ce que valent les statistiques. Ce qui est important, ce sont toutes les pistes explorées en vue d’une amélioration de la mauvaise réputation actuelle de l’autoédition.

Comment as-tu procédé ?

J’ai d’abord passé beaucoup de temps à élaborer un formulaire d’enquête le plus complet possible, qui puisse aborder la question de l’identité des auteurs, avoir une vue approximative du genre d’ouvrages qu’ils publient, pourquoi ils le font en autoédition, s’ils ont un éditeur en parallèle, s’ils en ont déjà eu, si l’autoédition est une forme d’anti-édition pour eux, si au contraire elle est un moyen de trouver un lectorat avant d’aller frapper à la porte des éditeurs… J’ai voulu savoir comment ils travaillaient, s’ils s’entouraient de conseillers littéraires, de correcteurs, de relecteurs… Et puis surtout, en ce qui concerne l’aspect « éditeur » de l’autoédition, comment ils faisaient pour se faire connaître. Édition papier, édition numérique ? Peut-on vraiment associer le format numérique au concept d’autoédition ? Quelles sont les plateformes de publication gratuite les plus utilisées, quelles sont celles où ils vendent leurs ouvrages, ont-ils un blog, un site, une liste d’abonnés, comment utilisent-ils les réseaux sociaux, etc.

Ensuite, j’ai mis le formulaire en ligne, et j’ai invité les auteurs avec qui j’étais en contact à y répondre et à le diffuser parmi leur propre réseau de connaissances.

Le seul critère de sélection demandé était d’être autoédité depuis plus d’un an. Je l’ai fait pour éviter une enquête portée davantage sur des intentions que sur des faits réels.

Charlie Bregman

Charlie Bregman

Plus de la moitié des auteurs consacrent plus de 10 jours complets par mois à l’autoédition, et ils sont 20% à en avoir fait une activité à temps complet.

Quels sont les résultats qui t’ont le plus surpris ?

J’ai d’abord été surpris par l’engouement des auteurs pour ce formulaire, qui leur demandait quand même une bonne dizaine de minutes de leur temps. Il semblait y avoir un réel besoin de faire savoir que leur activité n’a rien d’une simple distraction, et d’être reconnu en tant qu’auteur à part entière. Les premiers chiffres qui m’ont marqué concernent d’ailleurs le temps de travail : plus de la moitié des auteurs consacrent plus de 10 jours complets par mois à l’autoédition, et ils sont 20% à en avoir fait une activité à temps complet.

C’est loin d’être un chiffre marginal, et c’est très révélateur des intentions (ou rêves) à moyen terme, de ces auteurs.

Du rêve à l’intention, il y a ces chiffres que les optimistes et les pessimistes interprèteront chacun à leur manière : 4 auteurs sur les 107 ayant accepté de répondre à cette question (et je sais qu’il y en a plusieurs parmi ceux qui n’y ont pas répondu pour qui c’est le cas) gagnent plus de 2000 € chaque mois grâce à leurs publications. On peut remarquer aussi qu’une fois ce cap franchi des 2000 €, c’est encore plus facile de se démarquer du reste du peloton : 3 auteurs sur les 4 concernés gagnent plus de 5000 €.

D’autres résultats m’ont interpelé : presque la moitié des personnes interrogées ont déjà eu un éditeur dans le passé (et en ont tiré une certaine déception pour la plupart), et un quart des auteurs ont encore un éditeur aujourd’hui, en parallèle à leur activité d’auteur autoédité.

Quel est le portrait-robot de l’auteur indépendant francophone en 2015 ?

C’est difficile de tirer un portrait-robot de l’auteur indépendant étant donné la diversité des profils. Mais personnellement, je peux distinguer deux grandes catégories : les indépendants dont l’objectif est de faire simplement de l’auto-publication, c’est-à-dire de rendre public leurs textes (et ce, quel qu’en soit le niveau qualitatif), et ceux qui font vraiment de l’autoédition, et qui se donnent donc les moyens de proposer des ouvrages qui n’ont rien à envier à ceux que l’on trouve en librairie, et aussi de les promouvoir comme un bon éditeur le ferait lui-même.

La première catégorie d’auteurs est constituée de personnes qui vont avoir tendance à travailler en solitaire. Cela ne signifie pas pour autant que leurs ouvrages ne sont pas méritants (même si cela peut effectivement être le cas lorsqu’ils ne maîtrisent pas certains aspects de leur travail, notamment l’orthographe et l’expression écrite tout simplement) mais ils semblent totalement négliger la nécessité promotionnelle de leur décision. Parfois, certains d’entre eux semblent même fonctionner selon une croyance très étrange, qui consiste à penser qu’un écrivain talentueux ne doit surtout pas avoir de succès et vouloir vivre de ses écrits. Ces auteurs, à mes yeux, manquent de confiance en eux. Certains ont un réel talent, mais préfèrent rester inconnus plutôt que de se confronter au regard des autres. Cela a d’ailleurs toujours existé : ce sont les fameux artistes maudits. Même si en réalité, ils sont les seuls responsables de leur malédiction.

La deuxième catégorie d’auteurs, par contre, semble davantage accepter les limites des connaissances acquises. Ce sont des auteurs qui vont faire appel à des relecteurs, parfois à des conseillers littéraires pour lesquels ils vont mettre la main au portefeuille, ils vont soumettre leurs textes à des correcteurs, parfois pratiquer des échanges de services pour la rédaction de leur résumé, le graphisme de leurs couvertures… ils vont prendre en considération leur rapport au lecteur dès le début du travail d’écriture, chercher à créer un lien avec eux notamment grâce aux réseaux sociaux et aux plateformes de publication gratuite, et surtout, ils vont assumer l’indispensable travail de promotion de leurs ouvrages. Ce sont à mes yeux les véritables auteurs autoédités : des auteurs ET des éditeurs. Une personne m’avait fait part de sa réaction au sujet de mon enquête, en me disant qu’un échantillon de 130 auteurs était insuffisant. Il est insuffisant si l’on veut enquêter sur le phénomène d’auto-publication, mais je crois au contraire qu’il est déjà très révélateur de ce qui se passe dès lors que l’on souhaite dépasser ce stade pour faire de l’autoédition. Les autoédités sont encore peu nombreux sur le marché francophone.

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Quels sont les axes de développement que tu as identifiés pour l’autoédition ?

Pour faire face à la mauvaise réputation de l’autoédition, je crois déjà qu’il faut rester solidaires les uns des autres, et encourager les « meilleurs » d’entre nous (même si en littérature, ce terme n’est pas forcément le plus approprié) à démontrer que l’autoédition est aussi un vivier de véritables talents.

Pour le moment, seuls les éditeurs les plus intelligents l’ont compris. Et ils restent assez discrets sur la façon dont ils observent tous les livres autoédités qui parviennent à se hisser en tête des ventes. Ils ont compris que l’autoédition est pour eux une véritable aubaine : lancer de nouveaux auteurs en minimisant les risques liés au fait qu’aujourd’hui, par exemple, un premier roman ne se vend en moyenne, en France, qu’à 700 exemplaires.

Ensuite, toujours pour aller dans le sens d’une meilleure réputation des ouvrages autoédités, je crois qu’il faut développer toutes les initiatives visant à garantir des publications d’un niveau irréprochable au moins du point de vue de l’orthographe, par exemple. Bien sûr, il existe aussi de plus en plus de fautes dans les livres publiés par les éditeurs (j’en parle dans mon introduction du livre), mais en tant qu’auteur autoédité, on a encore plus à prouver que n’importe quel autre auteur, car on doit se battre pour faire évoluer les mentalités.

Une large majorité des auteurs (3 sur 4) déclare avoir choisi l’autoédition pour le plaisir d’agir en toute liberté.

Comment les auteurs indépendants expliquent-ils leur choix pour l’autoédition ?

À cette question, j’avais permis aux auteurs de proposer plusieurs réponses.

D’abord, un quart des auteurs a fait ce choix parce qu’ils n’avaient pas le choix : ils n’ont pas réussi à trouver d’éditeur. Je rappelle que cela a été le cas, pendant longtemps, pour des auteurs qui sont aujourd’hui parmi les plus célèbres de la langue française. Donc, pour ceux-là, j’ai envie de dire que s’ils ont la flamme de l’écriture qui brûle en eux, qu’ils ne la laissent surtout pas s’éteindre : l’autoédition est un bon choix.

15% des auteurs déclarent aussi que ce qu’ils écrivent est trop original pour qu’un éditeur s’y intéresse. Est-ce vrai ? Est-ce une croyance ? Je ne sais pas. Mais il est vrai que l’autoédition permet l’émergence de textes parfois très singuliers, avec aussi des mélanges de genres très audacieux, qui pourraient rebuter les éditeurs qui ne sauraient dans quel catalogue les ranger…

Ensuite, une large majorité des auteurs (3 sur 4) déclare avoir choisi l’autoédition pour le plaisir d’agir en toute liberté. L’image de l’éditeur qui impose ses idées ne semble pas bien loin…

Enfin, un peu moins de la moitié des auteurs révèlent une stratégie à long terme, visant à trouver un éditeur en gagnant en visibilité ou en se constituant un lectorat.

Parmi les autres raisons évoquées, beaucoup concernent des déceptions vis-à-vis des éditeurs, ou encore le sentiment de saisir une opportunité au bon moment, notamment en ce qui concerne le virage numérique. Deux auteurs, quant à eux, évoquent « une forme de thérapie ».

Certains auteurs vivent de leur plume mais ils sont une toute petite minorité. Penses-tu qu’ils seront plus nombreux à l’avenir ?

Je suis certain qu’ils seront plus nombreux, mais comparativement au nombre des autoédités qui va rapidement exploser, je pense que la portion risque probablement de ne pas trop évoluer. Peut-être que la fameuse loi des 80-20 finira par s’imposer : 20% des autoédités réaliseront « le chiffre d’affaires » (je sais d’avance que ce terme ne manquera pas de faire bondir certains lecteurs) de 80% de celui de la totalité de l’autoédition.

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Je vois l’autoédition comme une opportunité de réfléchir à une redistribution plus équitable des cartes dans l’industrie du livre.

Quel avenir vois-tu pour l’autoédition ?

Je vois l’autoédition comme une opportunité de réfléchir à une redistribution plus équitable des cartes dans l’industrie du livre. Il faut savoir (et le marteler jusqu’à ce que tout le monde en prenne conscience) que seulement 30% des auteurs publiés chez un éditeur, aujourd’hui, peuvent s’estimer heureux du fait que leurs publications leur assurent plus de 10% de leurs revenus. 98% des écrivains, malgré le fait que l’écriture d’un roman exige, en moyenne, quasiment une année complète de travail, sont obligés d’avoir un second métier.

Tout le monde semble trouver cela parfaitement normal. À commencer par les auteurs eux-mêmes. Tous les pourcentages tirés de la vente des livres sont faits pour que l’éditeur, l’imprimeur, le distributeur et le détaillant puissent si possible vivre décemment de leurs revenus… mais l’auteur, tout le monde s’en fiche : après tout, s’il veut vivre de ses droits, ce fainéant n’a qu’à se doper de café pour respecter un rythme d’écriture de 18 heures par jour comme le faisait Balzac !

L’autoédition est peut-être une renaissance d’un vrai métier d’auteur, qui pourra permettre à ceux qui écrivent de faire vivre leur famille en exerçant leur passion.

Cela ne signifie pas pour autant que l’éditeur et les autres intervenants de la chaîne du livre n’ont plus de raison d’être. Au contraire, on voit déjà à quel point les auteurs indépendants ont besoin de partenaires. Le travail d’édition est un vrai métier. Un libraire est un vrai défenseur de la lecture. Tous font seulement face à une nécessité de s’adapter à un monde qui ne cesse d’évoluer. Alors plutôt que de vouloir préserver un système qui s’effrite, autant devenir les acteurs responsables de quelque chose de meilleur pour demain.

Cela ne signifie pas pour autant que l’éditeur et les autres intervenants de la chaîne du livre n’ont plus de raison d’être. Au contraire, on voit déjà à quel point les auteurs indépendants ont besoin de partenaires. Le travail d’édition est un vrai métier.

Un dernier mot pour la fin ?

L’autoédition n’est pas de l’anti-édition. Elle est la garantie d’un souffle nouveau, d’une liberté sans limite pour les auteurs, une diversité inimaginable pour les lecteurs… et un vivier à surveiller de très près lorsqu’on est éditeur ou prescripteur dans le milieu du livre.

Journalistes et libraires, il est grand temps de vous séparer de vos œillères. À vous de faire rimer autoédition avec passion !

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4 Réponses à “Interview de Charlie Bregman : qui sont les auteurs indés ?”

  1. Pascal Bléval
    11 avril 2015 à 17 h 56 min #

    Je pense que ce fut une excellente initiative d’essayer d’analyser le phénomène de l’auto édition.
    De plus, différencier auto édition et auto publication me paraît réellement faire sens. Comme indiqué dans l’article, la publication d’un livre n’est au final que l’ultime étape d’un long processus, allant de la création à la mise en vente, passant par les corrections et le reste.
    En ce qui me concerne, je suis déjà en pleine collaboration avec l’illustrateur d’un projet qui ne sortira sans doute pas avant mi 2016,alors que le premier jet en est déjà achevé.
    Bref, il faut se laisser le temps de fournir à nos lecteurs un produit réellement fini si on veut que l’auto édition gagne ses lettres de noblesse un jour.
    En attendant, comme il est dit dans l’article, soutenons nos gagnants du jour tels que Jacques vandroux, par exemple.
    Ils le méritent bien ! Ils sont notre meilleure vitrine !

  2. Bregman
    26 avril 2015 à 19 h 28 min #

    Oui, je crois qu’il est effectivement important de soutenir les auteurs qui font du bien à l’autoédition. Ce n’est pas normal que l’on n’évoque pas des succès comme les livres de Jacques Vandroux dans la presse, par exemple.

  3. Nathalie Bagadey
    4 mai 2015 à 9 h 18 min #

    Eh bien, voilà un article passionnant !!! Merci à Charlie Bregman pour ces analyses très éclairantes !
    J’avais vu passer son formulaire mais n’ayant pas les fameux « 1 an d’ancienneté » à l’époque, je n’avais pas pu participer… J’espère qu’il y aura un tome 2.0 où je pourrai le faire ! ;)
    Car à mon avis, les choses vont énormément bouger dans ce secteur dans les années à venir…

    Pour en revenir sur les points évoqués dans l’article, je valide complètement la répartition des auteurs auto-édités en deux catégories. Et j’ai été très intéressée de voir que près de la moitié des auteurs autoédités avaient connu une expérience décevante avec une maison d’édition classique : effectivement, il est temps que l’on s’interroge sur le montant des droits d’auteur chez les éditeurs… <_<

    Bref, tout à fait d'accord avec toutes les remarques de C. Bregman, bravo pour son travail ! :)

  4. Bregman
    9 mai 2015 à 18 h 14 min #

    Merci Nathalie pour ce commentaire qui me va droit au cœur.
    Que l’Écosse continue de vous inspirer, et que l’autoédition vous ouvre les portes du succès !

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