Publier son livre à l’ère du numérique : interview des auteures Elizabeth Sutton et Marie-Laure Cahier

Je reçois aujourd’hui Elizabeth Sutton, fondatrice du site Idboox et figure importante du numérique et de l’autoédition en France, ainsi que Marie-Laure Cahier, auteure et fondatrice de Cahier&Co. Je les accueille à l’occasion de la sortie de leur ouvrage Publier son livre à l’ère numérique.

Bonjour Elizabeth et Marie-Laure. Tout d’abord, comment vous est venue l’idée d’écrire un tel livre ?

ES : J’avais travaillé avec Marie-Laure au sein d’un groupe d’édition dans la première moitié des années 2000, puis on s’était perdu de vue. Entre-temps, on est toutes les deux devenues indépendantes. Le 3 mars 2015, Marie-Laure est venue par hasard voir une conférence que j’animais au Labo de l’édition, intitulée « L’auteur-entrepreneur est-il l’avenir du livre ? ». Quelques jours plus tard, elle m’a contactée pour me dire « Elizabeth, il faut qu’on écrive un livre sur ce sujet, c’est énorme ce truc ». En tant que spécialiste du livre numérique, cela fait plus de cinq ans que je m’intéresse de près à ce sujet et le site d’information que j’anime, Idboox, dispose d’une rubrique Autoédition depuis l’origine. J’avais donc beaucoup de contacts dans ce milieu tant parmi les auteurs que parmi les prestataires. Ces retrouvailles, c’était le coup de pouce qui me manquait pour passer à l’acte.

MLC : Effectivement, ça s’est passé comme ça… par la conjonction du hasard et de la nécessité. Je viens de l’édition classique, qui plus est du domaine du livre universitaire et professionnel ; donc ce monde émergent des auteurs indépendants dans le champ de la fiction m’était totalement inconnu jusque-là. J’ai eu le sentiment de découvrir un continent immergé, passionnant, et je me suis dit que, comme moi, il y avait sûrement beaucoup de « professionnels de la profession » qui connaissaient peu ou mal ce phénomène et ne percevaient pas son potentiel disruptif. Je pensais également qu’il y avait aussi de nombreux auteurs qui n’avaient pas forcément accès à cette information ou, même s’ils la connaissaient, avaient des freins ou des réticences pour passer à l’acte. En joignant mon regard d’éditeur « tradi » à la connaissance d’Elizabeth en matière de numérique, j’étais persuadée que nous pouvions parvenir à écrire un livre nuancé sur cette question, qui ne soit pas un miroir aux alouettes pour les auteurs, mais une boussole pour s’orienter dans ce nouveau monde. Alors… on l’a fait !

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Elizabeth Sutton et Marie-Laure Cahier

Votre livre est publié au format papier par Eyrolles et vous avez conservé les droits pour le format numérique. Pourquoi un tel choix ? A-t-il été difficile de trouver un éditeur dans ces conditions ?

ES : Il était évident pour moi qu’il n’était pas question de faire ce livre, si celui-ci ne parvenait pas en lui-même à être un démonstrateur de l’hybridation possible entre les voies de publication. L’objectif était d’envoyer un signal aux auteurs et aux éditeurs. Publier un livre en adoptant un modèle économique hybride est tout à fait possible, la preuve ! Avec Marie-Laure, nous sommes tout de suite tombées d’accord sur ce point, mais je pensais franchement que ce serait plus difficile de trouver un éditeur que cela ne l’a été.

MLC : En fait, on a trouvé très vite. Nous avons probablement bénéficié d’une certaine crédibilité professionnelle préalable, propre à créer la confiance, et du fait que nous nous positionnions comme des observateurs, et non comme des militantes d’une cause. Notre éditeur, Eyrolles, a parfaitement compris la démarche et a accepté de jouer le jeu, convaincu qu’il y avait des leçons à tirer pour lui de cette expérimentation de « co-publishing ». Il n’est d’ailleurs pas le seul, on sent comme un frémissement nouveau dans le regard que portent quelques maisons d’édition sur les auteurs indépendants.

Votre livre se veut être un guide de l’auteur-entrepreneur. Trouvez-vous qu’il est plus difficile pour un auteur de percer aujourd’hui qu’hier ?

ES : Il a toujours été difficile pour un auteur de percer. La concentration des ventes en librairies sur un plus faible nombre de titres (la best-sellerisation) au détriment de la mid-liste renforce cette situation. Mais s’il semble de plus en plus difficile de rencontrer le succès (sous sa forme médiatique ou commerciale), il est parallèlement beaucoup plus facile qu’auparavant, grâce à la puissance du numérique, de rendre public un texte, de rencontrer des lecteurs, de se construire une base de lectorat et d’établir avec elle un rapport direct, ce qui représente la promesse de tout développement futur. Cela ouvre pour les auteurs le champ des possibles, mais ce n’est pas pour autant un chemin pavé de roses. Il faut beaucoup de ténacité et de confiance en soi pour « percer », quel que soit le mode de divulgation choisi (ou subi).

S’il semble de plus en plus difficile de rencontrer le succès [...], il est parallèlement beaucoup plus facile qu’auparavant, grâce à la puissance du numérique, de rendre public un texte, de rencontrer des lecteurs, de se construire une base de lectorat.

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Ne craignez-vous pas que le concept d’auteur-entrepreneur constitue une étape supplémentaire dans la précarisation des auteurs ?

MLC : Votre question me rappelle la remarque d’un directeur de maison d’édition à la jeune éditrice que je fus et qui lui demandait une augmentation de salaire : « Mais vous, vous êtes payée en plaisir ». Plus sérieusement, votre question est complexe et à tiroirs.

D’une façon générale, j’aimerais que l’on me dise quel est cet âge d’or où l’auteur n’était pas « précarisé ». La petite histoire littéraire n’est faite que de suppliques à des patrons ou des mécènes, puis de brouilles entre auteurs et éditeurs quant à leur contrat, leur rémunération, etc. Céline traitait Gaston Gallimard de « gros maquereau », « désastreux épicier » et de « Shylock ». Mais effectivement, aujourd’hui, de nouveaux déséquilibres apparaissent pour les auteurs à revenus moyens (dans le compte d’éditeur), avec l’augmentation des prélèvements obligatoires, une tendance à la baisse des taux de droits et des à-valoir, etc. Comme l’an passé, on voit ces revendications syndicales des auteurs se manifester à Angoulême et certainement demain à l’occasion du Salon du livre de Paris.

J’aimerais que l’on me dise quel est cet âge d’or où l’auteur n’était pas « précarisé »

A l’échelle individuelle, on peut considérer que l’autoédition restitue au contraire des marges de manœuvre économiques à l’auteur. Elle le remet au centre du jeu. Il a certes quelques frais et ses prix sont très bas, mais il touche à l’exemplaire une redevance plus élevée que les droits d’auteur pratiqués en édition classique. À partir de quelques milliers d’exemplaires vendus, cela représente une vraie différence. Une fois que l’auteur s’est constitué cette base de lecteurs (c’est évidemment la condition), s’il est approché ou souhaite approcher une maison d’édition, il va pouvoir faire valoir cet argument dans la négociation, soit en scindant ses droits entre numérique et papier, soit en demandant une meilleure répartition de la valeur entre les parties. Je ne dis pas que c’est simple, ni que c’est évident, je dis que c’est une évolution possible. Pour les auteurs indépendants ou hybrides, il faudra voir aussi comment va évoluer le régime social et fiscal des travailleurs indépendants (micro-entrepreneur) pour la partie de leurs revenus qui tombent sous ce régime.

A l’échelle macro-économique en revanche, il est beaucoup plus difficile d’anticiper si l’hybridation numérique de la chaîne du livre sera destructrice ou créatrice de valeur pour les auteurs. Une étude passionnante du cabinet Kurt Salmon pour le Forum d’Avignon sur les filières culturelles vient de paraître à ce sujet qui bouscule quelques idées reçues.

Dans votre livre, vous dressez un panorama complet de toutes les solutions qui s’offrent aujourd’hui aux auteurs face à la révolution du numérique et de l’autoédition. Vous avez également recueilli de nombreux témoignages d’auteurs. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris lors de votre étude ?

MLC : Pour ma part, c’est la lucidité des auteurs interviewés. Ils ne se font pas d’illusions excessives, ni sur l’autoédition, ni sur l’édition. Ils ne rêvent ni de richesse, ni de célébrité, mais de reconnaissance par les lecteurs. Ils adorent ce qu’ils font et ils bossent… beaucoup et avec enthousiasme. J’ai retenu une phrase qui m’a marquée : « pour être un auteur heureux, il faut se libérer de la contrainte économique et se libérer du narcissisme ».

ES : Quant à moi, j’étais sidérée de leur disponibilité, et de leur réactivité car ils ont tous de multiples activités à part l’écriture, mais ils ont pris le temps de nous répondre de façon qualitative. Notre livre leur a semblé important, important pour la suite, pour leur reconnaissance en tant qu’auteur indé ou pas. Important aussi parce que notre démarche est assez novatrice et qu’ils ont voulu la soutenir.
L’autre aspect touche au «  parler vrai », la franchise et l’objectivité dont ils ont tous fait preuve et qui indique une fois encore qu’ils sont tous des professionnels, mais nous n’en doutions pas !

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Elizabeth Sutton en pleine séance de dédicace

On comprend à la lecture de votre livre que nous sommes dans une période pleine de mutations pour les auteurs, le livre numérique et l’autoédition. Quel avenir prédisez-vous à l’autoédition et l’édition traditionnelle dans les prochaines années ?

MLC : Nous ne sommes pas des Madame Soleil. Cela va dépendre des réponses qui seront apportées par les différents acteurs aux questions suivantes : comment va évoluer la lecture en numérique et ses modalités d’usage ? Y aura-t-il de plus en plus d’auteurs tradi qui se saisiront des possibilités ouvertes par l’autoédition numérique ? Après une expérience en autoédition réussie, certains auteurs exigeront-ils dans la négociation avec leur (futur) éditeur de conserver leurs droits numériques ? Les éditeurs vont-ils finir par baisser les prix de leurs ebooks ? Les plateformes de service dédiées aux auteurs vont-elles créer un nouveau modèle d’affaires, remplaçant progressivement la fonction éditoriale telle qu’on la connaît aujourd’hui ? L’incertitude n’est pas propre à l’édition : vous avez une idée, vous, de ce que sera la mobilité automobile dans 10 ans ? On peut en tout cas imaginer qu’il y aura beaucoup de nouveaux entrants dans le système « autoédition » dans les prochaines années, puis beaucoup se décourageront.

On peut en tout cas imaginer qu’il y aura beaucoup de nouveaux entrants dans le système « autoédition » dans les prochaines années, puis beaucoup se décourageront.

Quels sont vos projets à court et moyen terme ? Envisagez-vous l’écriture d’un tome 2 ?

ES : Pour le moment, on porte le livre en promotion. En fonction des réactions de nos lecteurs, des appréciations que nous recevons et de l’actualité, nous actualiserons peut-être la version numérique du livre. Cet été, nous partagerons le bilan de nos résultats avec notre éditeur papier Eyrolles. C’est l’engagement que nous avons pris à leur égard pour voir quelles sont (ou pas) les synergies entre une version papier en édition classique et une version portée en autoédition. Cela devrait être intéressant.

Un dernier mot pour la fin ?

Ensemble : Un mot pour vous, Thibault. Nous adorons votre blog qui est une source d’information précieuse et équilibrée pour les autoédités. Et votre prochain livre, c’est pour quand ?

 

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Une réponse à “Publier son livre à l’ère du numérique : interview des auteures Elizabeth Sutton et Marie-Laure Cahier”

  1. Manou Fuentes
    1 février 2016 à 10 h 41 min #

    J’ai toujours suivi les interventions de Thibault Delavaud avec beaucoup d’interêt. Il me semble d’ailleurs que son blog a changé de format. Ou alors, je me trompe. Bref, je voulais dire que cet article donne envie de se procurer ce livre. Merci à leurs auteurs et à Thibault. Bonne journée. Manou

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